Norman McLaren

Animator
male
Born
1914
Died
January, 1987
Biography

Animateur. Nous avons tous des souvenirs de l’école primaire plus ou moins clairs du travail de McLaren, animateur chéri de l’ONF (voir R of T, chapitre 2). Lorsque le célèbre artiste nous quitta à l’âge de 73 ans après 43 ans de métier et 60 films, sa carrière avant été décorée de nombreuses distinctions (dont l’Ordre du Canada, un Oscar et une Palme d’or). Norman McLaren correspondait parfaitement à un certain stéréotype de l’artiste gai; non pas celui de l’individu tourmenté et autodestructeur, mais plutôt celui de l’artiste sensible, fastidieux, visionnaire et solitaire dans son processus créatif. Un collègue remarqua « ses yeux doux, tristes et attentifs qui me fouillaient parfois furtivement avant de détourner leur regard vers le plus profond de son cœur. » D’autres décelèrent un même voile de mystère et de tension sexuelle passée sous silence autant dans son travail que dans sa personnalité :

« McLaren est si complexe que des individus ayant travaillé à ses côtés des décennies durant affirment honnêtement ne pas le comprendre. Le symbolisme de ses films invite les interprétations psychanalytiques. Son côté humanitaire – qui lui valut le titre de saint de la part d’un écrivain – a une sorte de qualité bon enfant, désirant simplement être aimé et aimer en retour. Il s’habille comme un collégien, paraît 20 ans plus jeune que son âge et a conservé toute cette innocence et cet enthousiasme frais qui habitent les grands artistes.
Loin de prendre au sérieux toute remarque qu’il pourrait émettre sur la possibilité de quitter le cinéma, nous frémissons tout de même à l’idée de ce que serait sa vie sans cet art; ce besoin de réaliser parvient à l’amener au travail alors qu’il est si mentalement déprimé et physiquement malade qu’il fait peur à son entourage. »

(1)

McLaren et son compagnon de longue date Guy Glover – producteur à l’ONF – devinrent rapidement une paire respectée dans l’univers social sinon homophobe de cette institution. Leur appartement décoré de fresques devint une légende, et une histoire datant du début des années 1950 parle d’une soirée d’Halloween où les deux hommes se présentèrent en senoritas espagnoles, mantillas de soie blanche comprises. Bien qu’ils faisaient vie commune, leurs carrières au studio gouvernemental allaient dans des directions séparées et ne se croisaient que très rarement. McLaren compta parmi ses nombreux disciples les cinéastes Claude Jutra et Ryan Larkin.

McLaren travailla auprès de l’ONF depuis presque le tout début après avoir été recruté par son compatriote écossais John Grierson en 1941. Il gagna rapidement un culte mondial pour ses chorégraphies vivantes tout à l’opposé de Disney et ses techniques novatrices de tracer et de colorer à même le celluloïd alors qu’il interprétait des films propagande en temps de guerre, le folklore québécois, la cause épineuse de la paix pendant la guerre froide et les dernières tendances en minimalisme contemporain. Vers le milieu des années 1960, McLaren commença à œuvrer sur une nouvelle série avec un procédé photographique – une célébration du corps humain d’une sensualité inégalée. Les trois films de la série – Pas de Deux (1967), Ballet Adagio(1971) et Narcissus(1984) – se servent tous du ballet afin d’invoquer des gestuels et des mouvements obsédants et, grâce à l’emploi d’une multitude de procédés techniques, parviennent à décupler l’érotisme inhérent de cette danse (particulièrement comme les costumes minimes des danseurs exposaient davantage les corps sexualisés masculins que ceux des danseuses, vêtues de manière plus chaste). En bout de ligne, Pas de deux et Ballet Adagio analysent et célèbrent la convention rituelle de l’accouplement hétérosexuel.

McLaren fut moins prudent avec Narcissus (1983, 22) : ce récit sensuel réinventé du célèbre mythe du jeune rêveur vaniteux est le seul film explicitement queer de McLaren. Le film – complété deux ans avant sa mort – est son œuvre la plus autobiographique ainsi que son testament. L’idée du mythe de Narcisse fut placardée à la table de dessin du McLaren pendant plus de trois décennies avant la réalisation de ce projet – il ne fut d’ailleurs pas le seul à l’utiliser comme allégorie de l’érotisme au masculin. Les longues années écoulées avant la concrétisation de ce projet furent sans doute un mal pour un bien; après ces quelques décennies, le climat social – tout comme le statut important et incontestable de McLaren – rendirent possible une exploration relativement explicite de la nature sexuelle de l’histoire. McLaren élabora sur le long développement du film pour un jeune journaliste gai et curieux, le défunt Robin Hardy :

Je pense pouvoir affirmer avec certitude que 20 ans auparavant, j’aurai malheureusement laissé tomber [l’aspect homoérotique] comme il n’aurait jamais été toléré dans un film de l’ONF destiné à une distribution à grande échelle… Vers 1970, alors que je travaillais sur une version préliminaire 35 mm en noir et blanc avec Vincent Warren, je suis tombé sur une version de la légende [de Narcisse] où l’aspect homosexuel était présent (en fait, cette version précisait que Narcisse était courtisé par nombre de filles et de jeunes garçons). Les trois ou quatre autres versions que j’avais lues jusqu’alors ne faisaient seulement mention que d’Écho… Lorsque j’ai découvert cette rencontre avec Ameinias, je suis devenu très excité et fixé sur le fait d’inclure ses échanges avec la femme ainsi que le jeune homme; ils ne contribueraient non seulement à l’inflation de l’autophilie centrale de Narcissus, mais m’offriraient une occasion justifiée de montrer une relation homosexuelle à l’écran – chose que j’ai toujours voulu faire. Je ne sais pas si les remous de la libération gaie avaient infiltré la cour arrière de mon existence solitaire à cette époque (1971)!

Un projet didactique gagne en importance sur la réalisation de Narcissus et ce dernier fut mis de côté, d’autant plus que McLaren se sentait « schizophrène et névrotique » face au contenu et à la cohésion narrative du projet. Il recommença à travailler sur le film en 1979, mais assura Hardy qu’une version complétée en 1972 aurait tout de même incorporé cet aspect queer malgré la volonté de Glover d’écraser ses désirs de traiter de thématiques à ce point délicates : « J’aimerais bien être en mesure de m’afficher moi-même (et de façon officielle), mais je veux respecter les sentiments de mon compagnon – avec qui je fais vie commune depuis 45 ans! » McLaren affirma aussi que la version finale de Narcissus aurait été bien plus queer si des facteurs hors de son contrôle ne seraient pas venu compliquer la chose :

Lors de mon retour au projet en 1979 alors que le mouvement de libération gaie battait son plein, j’aurais sans doute été un traître de ne pas inclure Amenieus [sic]. Le chorégraphe Fernand Nault [n. 1921], aussi membre de notre tribu, traita cette séquence du film avec grande finesse. J’aurais aimé avoir un résultat un peu plus explicite, mais je n’ai seulement vu sa chorégraphie que lors des premiers jours de répétition et notre grand manque de temps ne permettait pas de changements radicaux... (1982).

La version finale de 1983 présentait une simple structure narrative en trois actes où un éphèbe rêveur prend part à pas de deux romantique d’abord avec une femme, une « nymphe », puis avec un autre homme – un « compagnon de chasse » (selon la ridicule fiche officielle du film). Si les deux danses possèdent la même sensualité envoutante, l’échange masculin eut un effet marquant en tant que représentation inégalée de la sexualité masculine homosexuelle à l’époque. Bien que McLaren se soit évidemment protégé en offrant l’option de sexes différents au héros tragique – qui par ailleurs rejette les deux soupirants – il est évident quel côté est pris à partie par une accumulation de siècles de désirs insatisfaits. Restant fidèle au mythe, le film se termine sur une note tragique : après avoir rejeté ses deux amants, le héros danse avec lui-même (dans un époustouflant second pas de deux homoérotique!) avant de se retrouver emprisonné derrière des barreaux et un mur de brique. Il serait trop facile de réduire ce film à un effort artistique centré sur les désirs homosexuels refoulés et de traiter la somptueuse stylisation de McLaren comme un simple mécanisme de déni. La scène de prison venant clôturer le film n’est pas tant une représentation du côté tragique de la vanité, mais plutôt un commentaire sur la représsion sexuelle et sur le guet-apens du garde-robe. À la fois tragique et magnifique, Narcissus est un digne testament du désir de ce timide bureaucrate canado-écossais qui fut l’un des contemporains queer les plus isolés de Visconti, de Cadmus et de Burroughs.

(1) Cutler, May Ebbitt. 1983. McLaren Perspectives: The Qualities of Tragedy. Cinema Canada, no. 99 (septembre): 22.