Harry Sutherland

Documentariste, Producteur/productrice
male
Date de naissance
1948
et lieu
Halifax , NS
Canada
Nova Scotia CA
Lives in
Montreal , QC
Canada
Quebec CA
Biographie

Documentariste et producteur. Spécimen rarissime d’un réel documentariste et vidéaste pancanadien, Sutherland œuvra dans le milieu du documentaire social dans les communautés d’Halifax, de Montréal, de Toronto, de Vancouver ainsi que du Nunavut. Son militantisme queer prit forme à Montréal au milieu des années 1970 dans le cadre du programme Challenge for Change de l’ONF et il conserva dès lors cet intérêt pour l’interaction communautaire. Cette passion l’amena à réaliser le premier documentaire militant sur la libération gaie au Canada, Truxx (1978), un bref manifeste de résistance communautaire face à la répression policière lors de la descente historique de 1977 sur le bar gai montréalais Truxx. En 1967, année des Olympiques, la ville de Montréal entreprit un « nettoyage » des endroits fréquentés par les gais et les travailleurs du sexe. Cette nouvelle vague de persécution vint ébranler la complaisance de la communauté gaie – francophone comme anglophone – et des efforts de résistance communautaires s’organisèrent, alimentés par le besoin urgent de se défendre. La police riposta en octobre 1977 en prenant d’assaut le bar Truxx de la rue Stanley avec des mitraillettes et réalisa l’arrestation massive la plus importante depuis la crise d’Octobre. Un total de 146 hommes furent contraints de subir un test de dépistage d’ITS (un applicateur de coton inséré de force dans l’urètre) avant d’être entassés et isolés toute la nuit dans d’étroites cellules où ils furent contraints de rester debout; ils furent tous accusés en vertu des lois vagues et discriminatoires portant sur les maisons de débauche et la grossière indécence le lendemain. Cette même nuit, 3 000 manifestants bloquèrent les rues de ce qui était alors le ghetto gai de l’Ouest – partagé entre les rue Peel et Stanley – pendant plusieurs heures alors le titre Les Homos et la police: c’est la guerre! figurait en première page du Journal de Montréal. Aucune manifestation gaie n’avait compté plus de 300 participants auparavant, et un gouvernement péquiste embarrassé et toujours idéaliste (comptant alors à peine un an au pouvoir) adopta le projet de loi 88 deux mois plus tard, la première mesure législative au monde visant à protéger les gais et lesbiennes (la Norvège emboîta le pas en 1981). Les accusations hantèrent les hommes concernées des années durant avant de finalement être abandonnées.

Le film Truxx fut réalisé l’année suivante et raconta le fil des événements de façon simple et directe. Produit avec un budget moindre et transféré d’un format vidéo – rare à cette époque – à un film 16 mm, l’œuvre visait à encourager la capacité organisationnelle de la communauté gaie à gérer ces situations. Sutherland présenta des images fixes, une voix hors-champ ainsi que des entrevues avec deux victimes et deux militants avant de boucler le film avec séquences vidéos de manifestations subséquentes. Le montage et le rythme du film sont bâclés et le doublage laisse à désirer; deux entretiens sont en anglais alors que deux autres sont en français, mais seules les versions anglaises furent présentées en raison d’un manque de fonds. Le visionnement des deux entretiens avec les victimes, un musicien anglophone et un réparateur de vélo francophone – une division de labeur qui offusqua certaines audiences francophones – marqua profondément des spectateurs qui, les larmes aux yeux, témoignèrent pour la première fois de leurs expériences et colère communes à l’écran. Le film est toujours pertinent 25 ans plus tard – un rappel que les relations entre police et communauté gaie demeurent inchangées à Montréal et ailleurs pour beaucoup de gens – bien qu’il ne soit plus disponible depuis plusieurs années. Une suite au film Truxx destinée aux audiences d’écoles secondaires se concrétisa lorsque les trois réalisateurs créèrent le court-métrage documentaire Paul/David, qui amena le jeune John Greyson – alors âgé de 19 ans et critique de cinéma pour TBP – à être quelque peu consterné qu’il ne fut pas prisé de ce public difficile (#58, nov. 1979).

Alors installé à Toronto, Sutherland et ses collaborateurs Gordon Keith et Jack Lemmon continuèrent dans cette même lignée en produisant le film avant-gardiste Track Two (1982), portant sur la résistance communautaire face à la police suite aux descentes dans les saunas de 1981. Le documentaire retrace le passage à l’âge adulte queer de Toronto lors de cet hiver glacial après les descentes historiques du 5 février – effectuées simultanément par la police dans quatre saunas locaux – et la violation des droits d’une communauté entière ainsi que les corps de 286 de ses membres. Si le documentaire fut d’abord axé sur la campagne municipale désastreuse de George Hislop en 1980, l’équipe se retrouva rapidement aux prises avec un projet d’envergure. Agissant rapidement, ils capturent tout sur vidéo : le témoignage discret d’une victime qui affirme avec crédibilité comprendre le vécu de ses parents alors qu’ils étaient à Auschwitz; les manifestations colériques de taille et les démonstrations de rues la nuit; les agents doubles provocateurs qui tenaient la bannière en tête du groupe! (La descente même fut recrée au Richmond Street Spa, l’un des endroits visés par la police.) Si certain critiques homophobes de renom le qualifièrent de « documentaire ennuyeux qui ne va pas plus loin qu’une série d’entretiens médiatiques » (Montreal Gazette, 30 octobre 1982), la plupart des spectateurs furent conquis par l’ampleur de cet événement historique en pleine formation. Jay Scott, critique pour The Globe and Mail toujours dans le placard – le qualifia d’« ensemble compréhensif admirable de la fin des années 1970 et du début des années 1980, période où la communauté homosexuelle de Toronto connut clairement une radicalisation sans précédent (1 juillet 1982). » Cependant, Michael Lynch de TBP captura parfaitement l’impact discret mais euphorique du film sur les audiences queer canadiennes – particulièrement celles de Toronto :

« En tant que document historique, le film confirme qui nous sommes et ce que nous avons vécu. J’ai senti un cri monter en moi : oui, c’était – c’est toujours – ma vie, nos vies. Je me suis senti redevable envers le film pour nous avoir redonné ce que le temps s’approprie; notre histoire, notre cœur… le documentaire gai le plus intelligent que j’ai vu… Un instrument qui ne se contente pas simplement de documenter une communauté en formation, mais qui contribue aussi à son développement… il invente un tout autre univers de par sa seule présence (1982). »

Le film est toujours cohérent comme document historique pertinent deux décennies plus tard et sait toujours générer de fortes réaction, bien que certains spectateurs nés dans la même période que les descentes trouvent la production à petit budget de style cinéma vérité plutôt brute et que les créatures militantes aux chemises à carreaux semblent tout droit sortis d’une autre planète – ce qui n’est pas faux. Dix ans après cette œuvre historique, Memo from Church Street (1993) aborda des thématiques semblables et proposa le bilan d’une communauté plus mature et confidente, mais fut plus ou moins bien accueilli dans une ère où les médias et les festivals de film queer occupaient un rôle grandissant. Plus récemment, Sutherland – basé à Vancouver – se concentra sur la production plutôt que la réalisation et travailla sur des documentaires de premier plan dont We’re Funny That Way (1998) de David Adkin et Little Sister’s vs Big Brother (2002) d’Aerlyn Weissman.