Canadian Broadcasting Corporation/Radio Canada

NE(E)
1936
Biographie

Fondé en 1936, le radiodiffuseur public présente un bilan partagé en matière de traitement et de réflexion de sa composante queer. Évidemment, il est simpliste de généraliser à partir des émissions dramatiques, d’actualité et d’art diffusées par cette institution biculturelle, qui est d’abord loin d’être un bloc monolithique, avec ses voix et forces centralisées et décentralisées. Néanmoins, la section française obtient une meilleure note que la section anglaise (plus coincée), grâce à sa chronologie de la visibilité queer dans ses comédies de situation, ses feuilletons et ses téléfilms qui remontent aux années 70 (voir Montmorency et Tremblay). Mais la tribune illimitée fournie à l’homophobe Denise Bombardier dans le service d’actualités de Radio-Canada depuis les années 80 reprend-elle de la main droite ce que la main gauche a donné? En ce qui concerne la section anglaise, il faudrait remercier Anne Murray et le spécial k.d. Lang, Kids in the Hall (voir Thompson), Codco et le coming out de Svend durant « The Journal ». Cependant, il convient de se demander si ces émissions ont toutes été annulées à cause de la suppression génocidaire de Canada: A [Straight] People’s History (2000-2001). Non, mais…

Un exemple de la relation schizophrénique du radiodiffuseur public avec les Canadiens queer est celui de la programmation du réseau durant l’hiver marquant de 1981, au cours duquel l’attaque envers les hommes gais par la police de Toronto (voir Sutherland) a renversé le paradigme de l’histoire queer canadienne. En janvier, 25 jours avant la descente effectuée aux bains publics, le réseau a fièrement diffusé le « documentaire » de John et Rose Kastner, Sharing the Secret. C’était la première fois qu’il mettait sérieusement l’accent sur la politique identitaire sexuelle, douze ans après les émeutes de Stonewall et directement après le célèbre reportage de la SRC, Gay Power Gay Politics (lequel a inauguré l’ère Reagan en lançant les « droits spéciaux » sous forme de ballon d’essai sur la politique de libération gaie, qui engendra une réaction violente dévastatrice). L’équipe de production Mother and Son, lauréate d’un Emmy, a livré une version adoucie et libérale de la réaction violente qui eut lieu aux États-Unis. Cependant, le portrait de 90 minutes qu’elle dresse de la demi-douzaine de sujets torontois mâles a été soigneusement planifié en vue d’éliminer les « militants », et de favoriser la sensibilisation de l’inadaptation et du mélodrame, sans mentionner l’obsession médiatique habituelle : la promiscuité et les parents tourmentés. Puis, TBP a mis au jour de nombreux exemples de manipulation et de violation éthique ainsi qu’un sentiment de violation unanime chez les sujets du film, dont plusieurs ont été ridiculement déguisés par le duo de documentaristes. Qui plus est, en un hasard symboliquement puissant, la caméra de Kastner a retracé exactement le chemin, et de manière voyeuriste, menant aux corridors du sauna où la police a effectué sa poursuite, armée de ses matraques!

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Dix-sept jours après la descente, le réseau a poursuivi sa diffusion d’un deuxième effort, cette fois dans le cadre de sa prestigieuse plage horaire dédiée aux docudrames « pour mémoire », avec la fiction de genre coming outprimée et d’une durée d’une heure, Running Man, réalisée par Donald Brittain, un documentariste vétéran hétéromacho. Ce premier drame consacré au thème queer de la SRC dépeint un entraîneur en course à pied, marié et travaillant à une école secondaire, dont les murs de son placard commencent à s’effriter lorsque son athlète vedette lui révèle son homosexualité et se suicide ensuite. Le sentiment de culpabilité pousse le protagoniste à faire face à sa propre identité. Le style cru de Brittain fait honneur au scénario bien documenté, tourné à Toronto. Des dialogues contenant des répliques de séduction telles que « Are you a pitcher or a catcher? », ou les aveux où l’on chuchote « How many Hail Mary’s for going down on a guy at the bus station? », étaient le genre de discours tenu autour d’un verre dans le milieu gai d’avant la présence du sida, d’un océan à l’autre. Anticipant la percée hollywoodienne l’année suivante de Making Love grâce à son accent mis sur la séparation d’un couple homosexuel, Running Man a essuyé la critique de The Body Politic formulée à l’endroit de l’angle oblique sous lequel était présenté l’homosexualité et de son collectif d’auteurs hétérosexuels (déc/jan 1980/1,28-9). Mais Le Berdache de Bernard Courte a été salué pour son aspect « intensely realist », « non-exploitaive » et salutaire dans son exploration de l’angoisse du placard (avril 1981, 59). Courte aurait pu être encore plus en harmonie avec la réaction générale du public gai si le pogrom n’avait pas été récemment perpétré. Radio-Canada sembla, en guise de pénitence, offrir son propre téléfilm sur le thème lesbien l’année suivante (voir Maheux-Forcier). Bref, l’histoire idyllique de la transgression au Canada en version télévisuelle se résume à trois petits pas vers l’avant et un pas de géant vers l’arrière. Un livre complet sur le sujet demeure inédit.

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(1)Waugh, Thomas. 1981. “Nègres blancs, tapettes et butch: Images des lesbiennes et des gais dans le cinéma québécois.” Copie zéro (October): 12–9.